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Qui a peur de Guillaume Tell ?

Critique du livre « Qui a peur de Guillaume Tell ? » par l’historien Oliver Zimmer

Par Paul Ruppen

L’historien Oliver Zimmer, professeur à l’Université d’Oxford en Angleterre, a publié fin 2020 un livre sur le thème de la démocratie dans l’ère de la globalisation. Ce livre est très informatif et mérite d’être lu, même si certaines des références sont plus littéraires que politiques et surestiment, peut-être, l’influence de certains auteurs de fiction, tel Max Frisch en Suisse, sur l’histoire et l’émergence de certaines idéologies. D’un autre côté les analyses de l’auteur permettent de bien appréhender certains aspects spécifiques du débat politique actuel en Suisse.

Deux citations du début du livre illustrent bien l’orientation de cet essai : « Ce que nous avons tendance à oublier : notre discours savant sur la question de savoir si nous devons ou pas accorder notre confiance au « peuple » ou à la «majorité » (nous-mêmes ?) lorsqu’ils décident de questions de droit public n’est pas loin de l’arrogance d’un John Stuart Mills, philosophe et économiste britannique du 19ème siècle, lorsqu’il réfléchissait à la question de savoir si les indigènes en Inde étaient habilités à décider eux-mêmes de leur sort. » La deuxième citation provient de George Orwell : « Il suffit de voir quelles répugnantes flagorneries ou fanfaronnades sont capables d’écrire sur Staline, l’Armée rouge, etc., des gens par ailleurs plutôt intelligents et sensibles, pour comprendre que cela n’est possible qu’en raison d’une sorte de désagrégation de la personnalité. Dans une société comme la nôtre, il est rare qu’un individu que l’on peut tenir pour un intellectuel ressente un attachement très profond pour son propre pays. Ce qui l’en empêchera, c’est l’opinion publique, c’est-à-dire cette fraction de l’opinion publique à laquelle, en tant qu’intellectuel, il est attentif. La plupart des gens de son entourage n’affichent à ce sujet que scepticisme et ironie, et il adoptera vraisemblablement la même attitude, par conformisme ou simple lâcheté : il repoussera donc la forme de nationalisme qu’il avait sous la main sans se rapprocher le moins du monde d’un point de vue véritablement internationaliste. Comme il a toujours besoin d’une mère patrie, il la cherche ailleurs, et quand il l’a trouvée, il peut se livrer sans retenue à ces mêmes émotions dont il croit s’être émancipé. » (George Orwell Notes on Nationalism, 1945, traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun, Les amis de Bartleby wordpress.com).

En commentant le titre de son livre « Qui a peur de Guillaume Tell ? », Oliver Zimmer observe que ce titre n’est ironique qu’à moitié : « Les 50% ironiques se réfèrent à l’ancien héros populaire en tant que figure historique ». Zimmer n’a aucunement l’intention de traiter à nouveau de l’inexistence historique de Guillaume Tell. Par contre la question concernant la peur de Tell n’est pas du tout ironique : « D’où proviennent la peur devant la participation démocratique et, parallèlement, la sympathie ouvertement affichée pour des tendances technocratiques et autoritaires en politique ? » Selon Zimmer, il ne s’agit ni de Tell en tant que figure historique ni de la Suisse ou de la Grande Bretagne en particulier, ni même de la question de « gauche » ou de « droite » politique. La question posée concerne en fait le thème ancien de la domination politique.

La réponse à cette question est liée à la globalisation, qui tend vers une primauté accrue de l’économie sur le politique et le débat démocratique. Ceci a comme résultat, pour donner un exemple, que la puissance économique mondiale de la Chine – soutenue de fait par les leaders politiques et économiques occidentaux – est en mesure de remettre à sa place l’État démocratique : il suffit de voir, pour s’en convaincre, les comportements des gouvernements occidentaux lorsqu’il s’agit de recevoir officiellement (ou non) le Dalaï Lama dans leurs pays.

La globalisation se manifeste aussi dans la primauté de l‘échelle globale sur le local : la préséance des « élites » mobiles sur les populations ancrées localement. Les premières profitent des crises produites de façon régulière par la globalisation, en appelant à des « solutions globales » encore plus poussées dans les domaines de l’économie, du droit, de l’écologie, de la politique de la santé et de la sécurité renforçant ainsi l’émergence de nouveaux gros risques. La démocratie en tant que pratique de citoyennes et citoyens responsables se trouve par conséquent affaiblie partout.

La participation démocratique est remplacée de plus en plus par une démocratie purement formelle, que Zimmer appelle DINO (Democracy In Name Only, démocratie seulement nominale). L’Union européenne est un bon exemple de cette tendance. Zimmer cite Hans Magnus Enzensberger, selon lequel « on estime que 80% de toutes les lois sont décidées non pas par les parlements mais directement par les autorités de Bruxelles. Personne ne connaît le chiffre exact, car il ne s’agit pas ici de lois dans le sens strict défini par l’État de droit classique, mais de directives et règlements, qui correspondent bien au style autoritaire préféré par Bruxelles ».

Zimmer voit dans l’idéologie correspondante des « élites » une nouvelle forme de libéralisme, qui n’a rien à voir avec le libéralisme politique classique. Selon Zimmer, le nouveau libéralisme constitue plutôt une religion de la révélation universaliste. A l’inverse, le libéralisme politique classique était une doctrine politique destinée à la solution de problèmes concrets. Son but était de créer les conditions nécessaires pour l’exercice de la liberté politique. Une condition fondamentale en était la démocratie. Le libéralisme politique et la démocratie formaient ainsi une espèce de mariage de raison, car tout au début, historiquement, les libéraux nourrissaient des réserves par rapport aux institutions démocratiques.

Le nouveau libéralisme est la vision du monde d’une couche sociale aisée bien éduquée. Ses représentants sont aussi appelés des WEIRDS (Western, Educated, Industrial, Rich, and Developed – occidental, éduqué, industriel, riche et développé). Les WEIRDS défendent des positions qui ne sont souvent pas partagées par la population en général ; mais, grâce à leur présence dans les médias, les universités et d’autres institutions culturelles ils arrivent à influer sur l’opinion publique. Leur préférence pour des solutions technocratiques va de pair avec un supranationalisme concentré sur l’individu et ses droits.

Afin de mieux caractériser le nouveau libéralisme, Zimmer énumère quatre lignes directrices idéologiques :

1) Un individualisme radical basé sur l’idée que la position de l’individu dans la société dépend uniquement de la réussite personnelle (ou son absence). Selon ce point de vue ce ne sont ni l’origine sociale ni l’appartenance culturelle mais uniquement les compétences personnelles qui décident de la qualité de vie. L’État-nation est perçu comme le vestige d’une époque révolue, qui constitue un obstacle à l’épanouissement personnel.

2) Une judiciarisation radicale de la politique. Les représentants du nouveau libéralisme préconisent une pratique sociale judiciarisée remplaçant l’ancienne pratique dominée par des processus de négociation. L’importance de la démocratie dans toutes ses variantes, y compris le parlementarisme représentatif, se trouve ainsi amenuisée.

3) Un supranationalisme radical. L’ « État-nation » est considéré comme un reliquat dangereux d’une époque révolue. L’évolution vers la gouvernance mondiale (« global governance ») est sans alternative selon la croyance des nouveaux libéraux ; c’est un phénomène naturel révélant une raison supérieure. Lorsqu’on met en doute cette idéologie supranationaliste, on risque d’être qualifié de populiste ou de nationaliste. Les adversaires politiques ne sont souvent pas perçus comme des personnes ayant d’autres convictions politiques, mais comme des êtres immoraux. Tandis que, selon Zimmer, le libéralisme classique cherchait à arriver aux décisions politiques par des débats contradictoires, le nouveau libéralisme se révèle être une idéologie autoritaire qui ne tolère aucune alternative à côté d’elle-même.

4) Un élitisme radical. Le nouveau libéralisme promeut un nouveau type d’exclusion sociale. Les invectives contre d’autres couches sociales se combinent avec une attitude moraliste. De nouvelles hiérarchies et dynasties, issues de la méritocratie, sont alors mises en place.

Zimmer résume comme suit: le nouveau libéralisme s’appuie sur des philosophies de l’histoire inspirées par le Siècle des lumières et menées à leur apogée au 19ème siècle. Il s’agit là de mythes modernes, selon lesquels l’évolution historique suit une logique universelle. L’uniformité est considérée comme progressiste alors que la diversité est l’expression d’un stade primitif dans l’évolution de l’humanité. Ainsi se crée un dualisme entre les adeptes et les adversaires du progrès, entre civilisation et barbarie. Au 19ème siècle cette idéologie légitimait l’impérialisme européen. Dans son prolongement actuel, le progrès consiste à « surmonter l’État-nation » par une intégration supranationale. Tandis qu’au 19ème et début du 20ème siècle les « sauvages » à civiliser résidaient en Afrique, aux Indes ou en Asie, on trouve aujourd’hui les retardés de civilisation au sein même du monde occidental. Dans la Suisse actuelle par exemple, lorsque quelqu’un émet des critiques vis-à-vis de l’Union Européenne, il illustre de cette façon un retard civilisationnel plutôt qu’une opinion politique.

Zimmer se prononce en faveur d’une attitude qui résiste à toutes les tentations provenant des philosophies de l’histoire, de quelque côté qu’elles proviennent. Selon lui, il faut strictement séparer les mythes et l’histoire. Il faut donc rejeter les discours « progressistes » tendant vers « l’Europe » ou « le monde » tout comme il faut refuser les discours nationalistes qui souhaitent enfermer les humains dans un « réduit national ».

Zimmer discute aussi le projet d’accord cadre institutionnel entre la Suisse et l’Union européenne et établit un lien avec le Brexit. Il interprète le Brexit comme le résultat d’un clivage social existant en Grande-Bretagne, qui, en partie, est endogène, mais qui a aussi été alimenté par l’Union Européenne. Par sa politique de libre circulation des personnes, celle-ci favorise les « élites » mobiles au détriment de la population résidant à l’extérieur des centres urbains de service.

Des tendances similaires sont perceptibles en Suisse, quoique pour l’instant encore faiblement, là où les relations avec l’UE jouent également un rôle important. Dans le cas de la Suisse, l’UE a fait usage de pressions, voire de menaces, afin de mieux lui imposer son système juridique et son ensemble de règles. Ce qui est en jeu ici pour la Suisse, selon Zimmer, c’est le contrat social et sociétal à la base de sa cohésion et qui a aussi permis son essor économique. Zimmer cite Daniel Lampart, l’économiste en chef de la fédération suisse des syndicats, selon lequel l’accord de libre circulation des personnes favorise le dumping salarial. Cet accord est soutenu par le milieu entrepreneurial suisse, mais aussi par l’aile entrepreneuriale de l’UDC, le parti qui en général défend des positions eurosceptiques. Selon Lampart, l’accord de libre circulation avec l’UE a permis aux cercles industriels prônant le libéralisme économique, d‘abandonner l’idée d’un développement économique durable favorisant la production sur place. Toujours selon Lampart, le contrat social en Suisse fonctionne surtout par le moyen des conventions collectives de travail, qui seraient mises en danger par le projet d’accord de cadre institutionnel avec l’UE.

Oliver Zimmer (2020). Er hat Angst vor Wilhelm Tell? Unzeitgemässes zur Demokratie, Echtzeit Verlag, Basel.


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